Pourquoi ne semble-t-on pas être pressé à la banque et à l’hôpital ? Une plongée dans la réalité congolaise
Introduction
En République Démocratique du Congo, les plaintes des
citoyens concernant la lenteur des services publics sont fréquentes.
Les banques et les hôpitaux, pourtant essentiels à la vie
quotidienne, semblent fonctionner à un rythme déconnecté des urgences réelles.
Cette lenteur soulève des interrogations profondes : s’agit-il d’un problème
structurel, culturel ou organisationnel ?
Dans les banques, les files d’attente interminables et
les procédures rigides ralentissent les opérations les plus simples. Dans les
hôpitaux, la surcharge du personnel et le manque d’équipements retardent la
prise en charge des patients. Ces dysfonctionnements affectent gravement la
qualité de vie des congolais.
À travers des cas
concrets observés à Kinshasa, Lubumbashi, Bukavu et Goma ; cet article
explore les causes de cette inertie. Il propose également des pistes de
solution pour transformer ces lieux d’attente en espaces d’efficacité.
I.
Pour ce qui est des banques
1.1. Des files d’attente interminables
Dans la majorité des banques congolaises, il n’est pas
rare de passer deux à trois heures pour effectuer une simple opération comme un
retrait ou un dépôt. À la succursale d’une grande banque à Gombe (Kinshasa),
les clients arrivent dès 6h du matin pour espérer être servis avant midi.
Pourtant, les guichets n’ouvrent qu’à 8h30. Quant aux agents, ils prennent
souvent leur temps pour s’installer, discuter entre eux ou prendre un café
avant de commencer.
Cette situation révèle
un sérieux problème de gestion du temps et du service à la clientèle au sein
des banques congolaises. Le fait que les clients
doivent se présenter très tôt pour être servis en milieu de matinée révèle une
inadéquation flagrante entre l’offre de service et la demande. L’ouverture tardive des guichets, associée à la
lenteur du personnel à commencer leurs tâches, traduit un manque de rigueur
professionnelle.
Cette attitude crée une frustration généralisée, surtout
pour ceux qui perdent des heures précieuses de travail ou d’activités
économiques.
De plus, l’absence de mécanismes de gestion de file
d’attente ou de rendez-vous aggrave la congestion. Dans un pays où le temps est
une ressource rare et précieuse, cette inefficacité a des répercussions
économiques notables. Elle décourage l’inclusion financière, pousse certains à
se tourner vers des circuits informels et mine la confiance dans le système
bancaire.
A cet effet, un commerçant de Matete raconte : « J’ai
perdu une demi-journée juste pour retirer 500 000 FC. Il n’y avait que deux
guichetiers pour une file de plus de 50 personnes. »
Il devient urgent d’instaurer une culture de la
ponctualité, de former le personnel à l’accueil et d’investir dans des
solutions numériques pour fluidifier les opérations. La banque doit cesser
d’être un lieu d’attente pour redevenir un espace de service rapide, fiable et
respectueux du client.
1.2. Une culture de la lenteur administrative
Les procédures bancaires sont
souvent lourdes et bureaucratiques. Chaque opération requiert plusieurs
signatures, des vérifications manuelles et parfois l’approbation d’un supérieur
hiérarchique indisponible. Cette lenteur est accentuée par le manque de
digitalisation.
La lourdeur des procédures bancaires en RDC freine
considérablement la fluidité des opérations. Chaque transaction, même simple,
est soumise à une chaîne de validations manuelles qui ralentit le processus. Le
besoin de plusieurs signatures et de vérifications papier expose les clients à
des délais injustifiés, surtout lorsque le responsable requis est absent ou
indisponible. Cette bureaucratie rigide reflète un système archaïque, peu
adapté aux exigences modernes.
L’absence de digitalisation aggrave la situation, car
tout repose sur des documents physiques et des interactions humaines lentes.
Les banques qui n’ont pas encore adopté des systèmes informatisés perdent en
efficacité et en compétitivité.
Les clients, eux, subissent des pertes énormes de temps
et d’opportunités économiques. Une enseignante à Lubumbashi, témoigne : « Pour
ouvrir un compte, j’ai dû revenir trois fois. À chaque fois, il manquait un
document ou le système était en panne. »
Une
modernisation des outils et des processus est indispensable pour répondre aux
attentes d’une population de plus en plus connectée.
1.3. Manque de formation et de motivation du personnel
Le personnel bancaire, souvent mal rémunéré et peu formé
à la gestion de la clientèle, adopte parfois une attitude désinvolte. Le
service client est rarement une priorité, et les plaintes des usagers sont
souvent ignorées. Les plaintes restent
souvent sans traitement faute de mécanismes de suivi.
En effet, le manque de motivation du personnel bancaire
en RDC trouve souvent sa source dans des conditions de travail peu
valorisantes. Une rémunération insuffisante, combinée à l’absence de
perspectives d’évolution, engendre une démobilisation progressive. Cette
situation se traduit par une attitude désinvolte, marquée par des retards, un
manque d’enthousiasme et une indifférence face aux besoins des clients. La
gestion de la clientèle, pourtant cruciale dans tout secteur en général et
particulièrement dans le secteur bancaire, est reléguée au second plan. Les
agents ne reçoivent que rarement des formations sur l’accueil, la communication
ou la résolution des conflits.
En conséquence, les usagers se heurtent à des
comportements peu professionnels, voire méprisants. Les plaintes, lorsqu’elles
sont formulées, restent sans suite, faute de mécanismes de suivi efficaces.
Cette culture de l’impunité alimente la frustration et érode la confiance des
clients.
Pour inverser cette tendance, il est impératif d’investir
dans le capital humain, en valorisant les agents et en instaurant une culture
de service orientée vers la satisfaction du client.
II.
Pour ce qui est des Hôpitaux
2.1. Une pénurie chronique de personnel
Le ratio médecins-patients est particulièrement
préoccupant. Cette surcharge rend toute rapidité impossible. Le déséquilibre
entre le nombre de médecins et de patients dans les hôpitaux publics congolais
constitue un frein majeur à une prise en charge rapide et efficace. Lorsqu’un
seul médecin doit s’occuper de plus de 50 patients par jour, la qualité des
soins s’en trouve inévitablement compromise. Cette surcharge entraîne des
consultations expéditives, où l’écoute du patient est réduite au strict
minimum, augmentant ainsi les risques d’erreurs médicales.
A l’Hôpital Provincial Général de Référence de Kinshasa,
un seul médecin peut être responsable de plus de 50 patients par jour. Cette
surcharge rend toute célérité impossible.
Le personnel médical, épuisé et débordé, perd en
efficacité et en motivation. Les patients, quant à eux, subissent de longues
heures d’attente, parfois dans des conditions précaires.
Cette situation est aggravée par le manque de
spécialistes, obligeant les généralistes à gérer des cas complexes. L’absence
de relève médicale, due à une formation insuffisante et à l’exode des
professionnels vers le privé ou l’étranger, accentue le problème.
Pour améliorer la situation, il est crucial d’augmenter
les effectifs médicaux, de renforcer la formation et de mieux répartir les
ressources humaines sur le territoire. Sans cela, l’hôpital public restera un
lieu de souffrance plutôt que de soulagement.
La carence du personnel soignant, essentiellement des
médecins spécialistes serait également liée au choix de ces derniers qui
préfèrent s'orienter dans la santé publique qu'au niveau de la clinique. Un
certain nombre de médecins abandonnent la blouse blanche ou s'y intéressent
moins, privilégiant ainsi le secteur " jugé plus administratif que
technique".
L'administration des soins aux malades devient de plus en
plus secondaire pour cette catégorie du personnel médical. Les bureaux
climatisés et les avantages pécuniaires y relatifs semblent attirer leur
attention que le reste (...).
Dans un hôpital de Bukavu, un patient souffrant de
douleurs abdominales aiguës a attendu plus de 6 heures avant d’être consulté. «
Il m'a été rapporté que le médecin était en réunion. J’ai failli perdre
connaissance dans la salle d’attente », raconte le patient.
2.2. Lenteur dans la prise en charge
Même après avoir été consulté, le patient doit souvent
attendre pour les examens, les résultats ou les médicaments. Les ruptures de
stock, les pannes d’équipements et les coupures d’électricité sont fréquentes. Après la
consultation médicale, le parcours du patient dans les hôpitaux publics
congolais reste semé d’embûches. L’accès aux examens complémentaires est
souvent retardé par l’indisponibilité des appareils ou l’absence de
techniciens. Les résultats d’analyses prennent parfois plusieurs jours, faute
de réactifs ou de laboratoires fonctionnels (ou opérationnels).
L’approvisionnement en médicaments est tout aussi
problématique: les pharmacies hospitalières sont régulièrement en rupture de
stock, obligeant les patients à se tourner vers des officines privées, souvent
inaccessibles financièrement. Les pannes d’équipements médicaux, non réparés
faute de pièces ou de techniciens qualifiés, paralysent des services entiers.
À cela s’ajoutent les coupures d’électricité fréquentes
qui affectent les blocs opératoires, les incubateurs et les appareils de
réanimation.
Cette accumulation de dysfonctionnements prolonge
inutilement la souffrance des malades. Elle révèle un système de santé
fragilisé, incapable de garantir une prise en charge
continue et efficace.
À Goma, une femme enceinte a dû attendre deux jours pour
une échographie, faute de technicien disponible. « On m’a dit de revenir lundi,
car le seul technicien était en déplacement », dit-elle.
2.3. Une culture de la résignation
Face à ces lenteurs, beaucoup de congolais ont développé
une forme de résignation. L’attente est perçue comme une fatalité. Les patients
viennent avec des nattes, de la nourriture, et parfois même des matelas, prêts
à passer la journée à l’hôpital.
La résignation des congolais face aux lenteurs
hospitalières traduit une normalisation de l’inefficacité du système de santé.
Habitués à des heures, voire des journées entières d’attente, les patients s’y
préparent comme à un rituel. Apporter des nattes, de la nourriture ou des
matelas devient une stratégie de survie face à l’incertitude des délais.
Cette adaptation, bien qu'anormale, révèle une perte de
confiance dans la capacité des institutions à offrir un service rapide et
digne. Elle contribue aussi à entretenir le statu quo, car l’acceptation
passive des dysfonctionnements réduit la pression sur les autorités pour
améliorer les choses. Cette culture de l’attente, profondément ancrée, freine
toute dynamique de changement.
Pour y remédier, il faut restaurer l’espoir en un service
public efficace et réhabiliter la notion de droit à des soins rapides et de
qualité. La résignation ne doit plus être une option, mais un
signal d’alarme.
2.4 Paiement préalable avant toute consultation, avant
tout examen médical
Certains
patients arrivent à tirer leur révérence par manque de moyens financiers dès
leur arrivée à l'hôpital. Il leur est exigé, le plus souvent, de payer une
caution avant toute intervention. En urgence, est-il possible de trouver de
l'argent à mettre à la disposition des structures médicales afin d'espérer un
traitement efficace ?
III.
Quelles sont les causes profondes?
3.1. Un système hérité
et insuffisamment réformé :
Les structures bancaires et hospitalières en RDC sont
souvent héritées de l’époque coloniale, avec peu de réformes majeures. Les
processus sont restés figés, inadaptés à la croissance démographique et aux
besoins modernes.
3.2. Manque d’investissement dans les
infrastructures
Les investissements publics dans les infrastructures de
santé et financières sont insuffisants. Les
infrastructures sont vétustes et les équipements obsolètes.
3.3. Une gouvernance défaillante
La corruption, l'absence d'un leadership politique
dynamique, efficace et exemplaire qui agirait avec promptitude face à ces
dysfonctionnements décriés par-ci par-là, le clientélisme et l’absence de
mécanismes de contrôle efficaces freinent toute tentative de modernisation. Les responsables sont rarement tenus comptables
des dysfonctionnements.
IV. Quelles
pistes de solution à pourvoir ?
ü Accélérer la digitalisation des
services bancaires : Encourager
l’usage du mobile banking et des guichets automatiques. La digitalisation permet aux clients d’effectuer des
opérations bancaires via leur téléphone (mobile banking) ou des guichets
automatiques, sans passer par les guichetiers. Cela inclut les transferts,
paiements de factures, consultation de solde, etc. En RDC, où l’accès physique
aux agences est souvent difficile, ces outils peuvent désengorger les banques
et offrir un service plus rapide, même dans les zones rurales.
ü Réforme de la
fonction publique hospitalière :
Recrutement massif, formation continue et amélioration des conditions de
travail.
Les hôpitaux publics souffrent d’un manque criant de personnel
qualifié. Il est donc crucial de recruter davantage de médecins, infirmiers et
techniciens. Mais cela ne suffit pas : il faut aussi les former régulièrement
pour suivre l’évolution des pratiques médicales et améliorer leurs conditions
de travail (salaires, équipements, sécurité).
ü Responsabilisation
des gestionnaires: Instaurer des
indicateurs de performance et des audits réguliers. Les directeurs d’hôpitaux et de banques doivent être
tenus responsables de la performance de leurs établissements. Cela passe par la
mise en place d’indicateurs clairs (temps d’attente, satisfaction des usagers,
taux de traitement des dossiers, etc.) et des audits réguliers pour évaluer
leur gestion. En cas de mauvaise performance, des sanctions ou des
remplacements doivent être envisagés. Cela crée une pression positive pour
améliorer les services.
ü Sensibilisation
des citoyens: Promouvoir une
culture de l’exigence et du service rapide. Les citoyens doivent comprendre
qu’ils ont droit à un service rapide et efficace. En les sensibilisant à leurs
droits et en les encourageant à exiger des comptes, on crée une pression sur
les institutions pour qu’elles s’améliorent. Cela peut passer par des campagnes
médiatiques, des associations de consommateurs, ou des plateformes de
signalement des abus. Une population informée est un levier puissant de
changement.
Conclusion
La lenteur observée dans les banques et les hôpitaux en
RDC n’est pas une fatalité. Elle est le fruit d’un système à bout de souffle,
d’un manque de volonté politique et d’une culture de la résignation. Pourtant,
des solutions existent. Il suffit d’un sursaut collectif – citoyens, État,
secteur privé – pour transformer ces lieux d’attente en espaces d’efficacité.
Ce sursaut commence par une réforme en profondeur des
institutions visant à simplifier les procédures et à responsabiliser les
agents. La digitalisation des services, notamment bancaires, permettrait de
réduire les files d’attente et de fluidifier les opérations.
Dans les hôpitaux, l’amélioration des infrastructures,
l’approvisionnement régulier en médicaments et la motivation du personnel
médical sont essentiels. Il est aussi crucial de renforcer les mécanismes de
contrôle et de sanction pour lutter contre la corruption et l’absentéisme.
Les citoyens, de leur côté, doivent exiger des comptes et
refuser la médiocrité. Les médias et la société civile ont un rôle clé à jouer
dans la sensibilisation et la mobilisation.
Enfin, une volonté politique affirmée, traduite par des
politiques publiques ambitieuses, pourrait impulser un véritable changement.
Le changement est possible, mais il nécessite une
mobilisation collective et c’est à ce prix que la RDC pourra bâtir des
institutions tant sanitaires que bancaires
dignes de la confiance de ses citoyens.
Me BAHATI TEBUKA Osserge-Philippe[1]
[1] Ecrivain congolais,
juriste et humanitaire qui a palpé des doigts les réalités de son pays sur des
terrains peu sécures et accessibles depuis 15 ans. Il écrit pour éveiller ses
lecteurs.
Commentaires
Enregistrer un commentaire